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Doctrines, Dogmes et Préceptes

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fr_Livres - Quelle voie bouddhiste ?

DOCTRINES, DOGMES & PRECEPTES

Toutes les religions du monde remontent à un être d’exception, qui a découvert une vérité ou un principe originel, qu’il a ensuite enseigné et transmis au peuple, devenant ainsi un chef spirituel et donnant naissance à une doctrine.

Le Bouddha Sakyamouni eut le plus grand nombre de disciples, à savoir 1.250. Le Christ eut 12 apôtres et Mahomet 5. Lao Tseu demeura seul avec son buffle, quant à Confucius, il ne fut suivi que par une dizaine de fidèles. Personnellement, je ne crois pas que ces grands hommes aient jamais voulu de leur vivant devenir les pères fondateurs ou les chefs spirituels de nouvelles religions. Je pense qu’ils souhaitaient simplement partager leurs réflexions avec les autres et transmettre un message. Une doctrine n’est donc essentiellement que l’essai de transmission d’un message. Si ce message est mal reçu, la doctrine se mue en un flot de verbiages philosophiques pompeux. Au cours des années et des siècles, chaque disciple ira de son interprétation personnelle, et des factions antagonistes surgiront. Pour y remédier, les plus influents fondront les points essentiels de la doctrine en une coulée de métal qui se solidifiera en un socle inébranlable, fondement indestructible, inviolable et immuable de la foi : les dogmes.

Les doctrines, bien que nombreuses, n’ont rien de dangereux. Les dogmes, bien que peu nombreux, sont dangereux parce qu’ils coincent et limitent les gens, et qu’on peut facilement les confondre avec des vérités ultimes. Les dogmes imposent ou interdisent. Ils établissent un code de conduite auquel on doit se conformer. Un bon pratiquant se doit d’être végétarien, de prier le Bouddha, d’aller à la pagode et de se montrer généreux et actif. Chez les Chrétiens, certains promettaient les flammes de l’enfer à ceux qui n’assistaient pas à la messe du dimanche. Chez les Musulmans, quiconque commettait une offense envers Allah risquait la peine de mort.

Lorsqu’un dogme est considéré comme une vérité suprême par la majorité, il devient un article de foi. En bref, un dogme est une doctrine congelée, solidifiée. Le précepte est une forme particulière du dogme qui a trait à notre comportement dans la vie de tous les jours. Il est dit dans le Vinaya qu’au cours des douze premières années le Bouddha n’énonça aucune règle de conduite, parce que la Sangha était pure. Ce n’est qu’au cours de la treizième année que, la pratique des nouveaux moines laissant à désirer et créant des problèmes, le Bouddha édicta les premières règles, au fur et à mesure, en fonction des problèmes qui se présentaient, comme un médecin qui administre le médicament approprié pour le mal qu’il vient de diagnostiquer.

Il y eut cependant des gens pour transformer le remède en mal ! Ainsi, une règle interdisait aux moines de grimper dans un arbre dépassant la taille d’un homme. Un jour, un moine se trouva face à face avec un tigre dans la forêt. Il s’enfuit, terrorisé, et se réfugia dans un arbre, sans oser y grimper plus haut de peur d’enfreindre le précepte. Le tigre sauta sur lui et le dévora. Les autres moines vinrent raconter le drame au Bouddha, qui s’empressa d’amender la règle en prévoyant une exception pour les cas de force majeure, de danger ou de nécessité.

Dans les préceptes, on trouve des règles mineures et des règles majeures. On peut les considérer de manière souple ou stricte, on peut les respecter ou les enfreindre au cas de danger. Le Bouddha créa chaque précepte en fonction des circonstances, du niveau des disciples et de l’environnement social de l’époque. Au cours des quarante cinq années qui séparent la fondation de la Sangha de son Parinirvana, il énonça 250 règles de conduite pour les moines. S’il avait vécu jusqu’à ce jour, les moines devraient sans doute se soumettre à au moins 2500 règles... Dans le Mahaparinirvana-sutra, un Soutra qui fait partie des Dighâgama (ou Dighâ Nikaya), le Bouddha s’entretient avec Ananda avant de mourir, et autorise les moines à laisser tomber les règles mineures si nécessaire. Lors du premier Concile, au cours duquel la Sangha se réunit pour rassembler et mettre par écrit tous les enseignements du Bouddha après sa mort, Kasyapa reprocha à Ananda de ne pas avoir demandé au Bouddha de préciser quelles étaient exactement ces règles mineures. Et depuis lors, sans doute par respect pour le Bouddha (à moins que ce ne soit parce qu’ils ne voient aucune règle qu’ils puissent considérer comme de moindre importance), les moines les ont toutes conservées.

Un pratiquant a besoin de règles de conduite. Comme un garde-fou, elles lui évitent de s’égarer et protègent sa pratique de la dégradation. Mais il devrait pouvoir les appliquer avec souplesse, en fonction des circonstances et des conditions historiques et sociales dans lequelles il évolue.

Si vous êtes un bouddhiste convaincu, sans doute voulez vous observer les préceptes sans faillir. Observer les préceptes est excellent et louable, pour autant qu’on ne tombe pas dans le fanatisme et l’orgueil. J’ai connu un moine qui respectait scrupuleusement les règles de conduite. Lorsqu’il parlait avec une femme, il maintenait une distance de trois mètres entre elle et lui. Si par mégarde, une jeune femme avait effleuré son vêtement en le croisant, il allait tout de suite le laver. Quand un autre moine s’entretenait un peu trop longtemps avec une fidèle, il intervenait pour signaler que le temps imparti à l’entrevue était dépassé. Tout le monde au monastère éprouvait un respect teinté de crainte pour ce moine qui observait les préceptes de manière aussi stricte. Curieusement, quelques années plus tard, ce même moine remit ses voeux pour ... se marier.

Quant à moi, j’ai pris les voeux de bikshu [1] avec beaucoup de sérieux. Si je m’étais contenté de faire attention à ma propre conduite, cela aurait été fort bien, mais j’observais les autres, accordant mon estime à ceux qui respectaient les préceptes, et méprisant les autres. Il m’est même arrivé de dénoncer l’inconduite de certains à notre maître ! Lorsqu’il m’arrivait d’accompagner d’autres moines lors de déplacements pour des affaires religieuses et de partager leur chambre, je préférais endurer des douleurs dans le dos et le cou plutôt que de me tourner sur le dos ou le côté gauche, parce que si je voulais devenir un bon moine, je me devais de dormir immobile sur le côté droit, dans la posture adoptée par le Bouddha au moment de son passage au nirvana !

Heureusement pour moi, depuis que je suis devenu “moine itinérant”, j’ai eu l’occasion d’entrer en contact avec d’autres traditions, et ma conception des préceptes et de la discipline n’est plus aussi étroite et puérile qu’autrefois, elle a changé et mûri.

Je soulève ici la question des règles de discipline parce que chacun d’entre nous voudrait bien être le “meilleur” élève du Bouddha, son enfant sage qui connaît les règles et les applique mieux que les autres. Déjà du temps du Bouddha, la rivalité éclata entre deux groupes de bikshus à Kosambi, au cours de la retraite d’été. Un moine avait enfreint une règle mineure relative à l’usage des toilettes. Les moines pointilleux sur les règles l’incriminèrent.

D’autres moines, qui connaissaient bien les enseignements, le défendirent, car à leur avis, sa faute ne valait pas la peine d’être relevée. Chacune des parties était persuadée d’avoir raison et refusait de céder, et la discorde perturba l’harmonie de la Sangha. Le Bouddha intervint en personne pour calmer les esprits et aplanir le problème, mais personne ne l’écouta, à la suite de quoi il partit seul dans la forêt de Parileyyaka, où il passa la retraite d’été sous un arbre sala. On raconte qu’un éléphant et un singe le servirent pendant cette période.

Le deuxième Concile, qui eut lieu à Vaisali afin de compiler les enseignements, tire lui aussi sa source d’un conflit sur des questions de discipline qui divisaient la Sangha en deux groupes : les tenants du Theravada et les Mahasanghikas.

Aucun bouddhiste ne souhaite que la Sangha soit divisée, ce qui, hélas, n’empêche personne de penser qu’il comprend les Soutras et le Vinaya mieux que quiconque. Si nos actions sont en contradiction avec nos intentions, pourquoi s’étonner des tristes résultats ?

En tant que moine, combien de préceptes devez-vous respecter ? Les moines vietnamiens et chinois ne doivent respecter que 250 règles, mais ce n’est vrai que pour eux. Les bikshus qui adhèrent au Theravada n’ont que 227 règles, alors que les moines tibétains en observent 253. Pourquoi ces différences, alors que tous sont moines dans la tradition issue du Bouddha ? Qui donc s’est permis d’ajouter ou de soustraire certaines règles ? Sans même parler des systèmes Theravada et tibétain, qui respecte encore de nos jours toutes les 250 règles du Mahayana vietnamien et chinois ? J’en ai discuté avec de nombreux maîtres qui tous admettent que de nombreuses règles mineures ne sont plus adaptées au style de vie moderne et à la société contemporaine. Personne n’ose pourtant les modifier ou les supprimer, car personne ne se sent autorisé à modifier le code de conduite transmis par le Bouddha lui-même. Plutôt que de risquer de manquer de respect aux Trois Joyaux et d’encourir l’opprobre générale, ils se disent que mieux vaut conserver tous les préceptes édictés par le Bouddha, et essayer de les respecter dans la mesure du possible ...

En plus des voeux particuliers aux Shravakas [2] , il faut aussi mentionner les Voeux de Bodhisattvas [3] et ceux des dix actes méritoires [4] . Mais à quoi bon prendre tant de voeux si nous ne pouvons pas les garder ?

Le Bouddha a édicté des règles de conduite dans le contexte particulier de la société indienne de l’époque, avec ses coutumes et ses traditions. De nos jours, pour gérer et administrer leur pays de manière efficace, les gouvernements n’hésitent pas à modifier les lois pour les adapter aux changements de notre époque, qu’elles soient applicables et opérationnelles non seulement dans le contexte national, mais aussi international. Par ailleurs, nous constatons aussi que le Bouddha n’a jamais défendu de manière dictatoriale les règles qu’il avait édictées. Il n’hésitait pas à les modifier, à les assouplir quand cela était nécessaire.

En soulevant la question des règles de discipline, mon ambition n’est pas de pousser à un quelconque changement, car je suis bien conscient que personne n’a le courage de modifier les règles établies par le Bouddha, quand bien même ce serait un Vénérable Patriarche dont l’autorité est reconnue par tous.

Mon objectif n’est qu’un simple rappel à tous. Si vous prenez des voeux, n’en prenez pas inconsidérément un grand nombre pour impressionner la galerie. Si vous respectez les préceptes, ne vous considérez pas comme meilleurs et plus purs que les autres. Lorsque vous étudiez les préceptes, ne les considérez pas comme des règles immuables, mais seulement comme des moyens pour se progresser sur la Voie. Que nous le voulions ou non, les règles édictées par le Bouddha sont vieilles de plus de 2500 ans. Si nous n’osons pas les modifier par respect pour leur grand âge, ce que nous pouvons faire, c’est créer de nouvelles règles mieux adaptées à notre époque, comme l’a fait le Maître Zen Thich Nhât Hanh avec ses règles “Inter-Etre ” [5] . De tous les systèmes de préceptes que je connais, c’est celui qui me semble le plus raisonnable et le mieux adapté à la société et à l’époque contemporaines. Ces règles sont au nombre de quatorze, et celles qui me plaisent le plus sont les deux premières. 
-  Première règle : ne pas faire de quelque doctrine, théorie ou idéologie que ce soit, y compris le bouddhisme, une idolâtrie. Les systèmes de pensée bouddhique doivent être considérés comme des guides pour la pratique, et non comme la vérité absolue.

-  Deuxième règle [6] : ne pas considérer les vues qui sont les nôtres pour le moment comme des vérités ultimes et immuables, afin d’éviter toute attitude étroite et conservatrice. Il faut s’exercer à détruire nos préjugés et à développer l’ouverture pour accueillir et comprendre les opinions d’autrui. La vérité ne peut se trouver que dans la vie, et non dans les concepts.

N’allez pas croire que je sois en train de faire l’apologie de Thich Nhât Hanh. Je n’ai pas pris ces voeux, et peut-être n’ajouterai-je plus jamais de voeux supplémentaires à la liste déjà trop longue de ceux que j’ai déjà pris : les voeux de moine, les voeux de Bodhisattva et les voeux du Vajrayana tibétain. Par le passé, je me suis parfois senti étouffer sous le poids de tant de règles contraignantes, parce que dans ma naïveté, je n’avais pas compris que ces commandements n’étaient que de simples préceptes.

En général, les préceptes de toutes les religions ont toujours un caractère négatif. Ils nous défendent de faire certaines actions qu’ils qualifient de fautes ou de péchés. En fait, ce sont des interdits.

S’il me fallait encore prendre des voeux, j’essaierais de ne plus prendre que des voeux “positifs”. Prenons quelques exemples qui vous feront clairement voir ce que j’entends par là : |Précepte négatif | Précepte positif| |Ne pas voler |Se montrer généreux, aider ceux qui sont dans le besoin.| |Ne pas tuer |Protéger la vie, sauver ceux dont la vie est en danger.| |Supprimer les trois poisons (haine, désir et ignorance)|Développer l’amour et la compréhension.| A première vue, vous penserez sans doute que ces deux approches reviennent au même, pourtant, il y a une grande différence. Si vous prenez à coeur les préceptes positifs, votre vie prendra une coloration nouvelle, sortant des teintes sombres de la tristesse et du dégoût. Si vous êtes capables d’aimer et d’aider ceux qui sont dans le besoin, comment pourriez-vous voler ?

Les préceptes formulés de manière positive englobent les préceptes formulés de manière négative, l’inverse n’est pas vrai.Je peux très bien m’abstenir de voler, mais être incapable de la moindre générosité, du moindre geste pour aider autrui.

Je peux très bien m’abstenir de tuer les êtres vivants, mais rester en même temps indifférent à leurs souffrances. S’ils crèvent, c’est leur problème, en quoi cela me concerne-t-il ?

Les préceptes négatifs sont des barbelés d’interdiction. Les préceptes positifs sont des horizons ouverts sur l’infini, de vastes espaces qui nous invitent à pénétrer dans un monde de joie. On ne peut plus vraiment les qualifier de “préceptes” puisque ce ne sont plus des barrières. Ce n’est que par comparaison avec les préceptes “négatifs” que je les appelle provisoirement ainsi.

 
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